L’idée de départ est simple: si une partie des jeunes actuellement au chômage ou en situation d’insertion retardée trouvait un emploi plus rapidement dans les cantons frontaliers, les assurances sociales y gagneraient sur deux plans à la fois. D’un côté, les recettes de cotisations augmenteraient. De l’autre, les dépenses liées au chômage, à l’aide sociale et aux soutiens périphériques diminueraient. (Taux de chômage au sens du BIT selon le groupe d’âge - bfs.admin )

Cette note ne prétend pas fournir un calcul comptable officiel. Elle propose une modélisation d’ordre de grandeur, explicitement fondée sur des hypothèses simplificatrices, pour estimer ce que pourraient représenter, dans les cantons de Genève et de Vaud, des gains d’employabilité des jeunes dans les secteurs usuels d’entrée sur le marché du travail. (Explosion du nombre de frontaliers, qui sont 115'000 - 20min - 2025 )

Pourquoi Genève et Vaud

Genève et Vaud constituent deux cas d’école utiles. Ce sont des cantons à forte pression frontalière, à forte concentration d’emplois tertiaires, et à exposition réelle au chômage des jeunes et aux coûts sociaux associés. À Genève, le nombre de frontaliers actifs a atteint environ 110 000 à 115 000 personnes fin 2024, avec une hausse marquée en un an. Dans le canton de Vaud, les dernières statistiques fédérales évoquent plus de 45 000 frontaliers, ce qui place le canton parmi les plus concernés du pays. (Jeunes de 18 à 25 ans ni emploi, ni en formation (NEET) : quels impacts sur les prestations sociales cantonales - sonar.rero - 2017 )

Le raisonnement proposé ici ne consiste pas à prétendre que tous ces postes pourraient être occupés par des jeunes locaux. L’idée est plus limitée et plus réaliste: dans les secteurs d’entrée sur le marché du travail, une fraction des emplois aujourd’hui absorbés par des recrutements externes pourrait servir à insérer plus rapidement des jeunes résidents, à condition de modifier les conditions d’embauche, les incitations et la structure des coûts. (Toujours plus de frontaliers dans le canton de Vaud - 24heures - 2024 )

Hypothèses de travail

Cette modélisation repose sur six hypothèses simples.

Premièrement, on prend comme référence les ordres de grandeur connus du chômage BIT des jeunes en Suisse, autour de 8–9%, et un taux cible proche de celui des 25–39 ans, soit environ 5,5%. Deuxièmement, on suppose que, dans les cantons frontaliers, le vivier de jeunes directement concernés par les secteurs d’entrée représente un volume équivalent à 20% du stock de frontaliers. Cette hypothèse ne décrit pas la population active réelle des 15–24 ans; elle sert de base de référence prudente pour la partie du marché du travail où la substitution entre jeunes locaux et recrutements externes est politiquement la plus plausible.

Troisièmement, on retient un salaire annuel brut d’entrée de 50 000 CHF pour les emplois visés, ce qui correspond à des fonctions standards d’accès au marché du travail dans les services, l’administratif, la logistique légère ou des fonctions support. Quatrièmement, on applique un taux de cotisation AVS+APG total de 10,6% du salaire, employé et employeur additionnés, comme ordre de grandeur de base pour les recettes sociales directement liées à l’emploi. Cinquièmement, on suppose qu’un jeune sorti du chômage ou de l’insertion assistée permet d’éviter entre 10 000 et 12 000 CHF par an de charges sociales directes ou quasi-directes, selon le canton, en additionnant aide sociale, soutien au revenu, subsides périphériques et coûts d’accompagnement, sur la base des travaux romands sur les NEET et l’insertion. (PDF: Travail, chômage et état social - artias - 2012 )

Enfin, sixièmement, cette note raisonne en impact brut annuel, sans intégrer d’effets macro plus larges comme l’impôt sur le revenu, la TVA induite par la consommation, la baisse de la criminalité ou les effets de trajectoire à long terme. Cela signifie que les résultats ci-dessous doivent être lus comme un plancher approximatif et non comme un effet économique complet. (Quel est le taux de chômage des jeunes et quelles en sont les causes et les conséquences ? - geneve -2022 )

Construction du scénario

Le scénario consiste à rapprocher le chômage des jeunes du niveau observé chez les 25–39 ans. Concrètement, on retient un taux actuel de 8,0% à Genève et 7,5% dans Vaud, puis un taux cible commun de 5,5%. Sur la base d’une population active jeune de référence égale à 20% du stock de frontaliers, cela revient à estimer combien de jeunes supplémentaires pourraient être en emploi si la première insertion fonctionnait mieux dans les secteurs d’entrée.

Le résultat n’est pas spectaculaire en volume absolu, et c’est précisément ce qui rend l’exercice crédible. Avec des hypothèses prudentes, il suffirait d’insérer quelques centaines de jeunes de plus par an pour produire déjà un effet mesurable sur les recettes sociales et sur les dépenses évitées.

Résultats de la modélisation

Canton Frontaliers Population de référence Taux actuel Taux cible Jeunes supplémentaires en emploi Cotisations AVS+APG supplémentaires / an Charges sociales évitées / an Impact brut total / an
Genève 110 000 22 000 8,0% 5,5% 550 2,915 M CHF 6,6 M CHF 9,515 M CHF
Vaud 45 000 9 000 7,5% 5,5% 180 0,954 M CHF 1,8 M CHF 2,754 M CHF

Dans ce cadre volontairement conservateur, Genève dégagerait un gain brut annuel de l’ordre de 9,5 millions de francs et Vaud de l’ordre de 2,8 millions. L’essentiel du gain ne vient pas seulement des cotisations AVS supplémentaires, mais surtout des charges sociales évitées sur des jeunes qui ne basculent pas ou plus dans des dispositifs d’assistance, de soutien ou d’insertion prolongée.

Comment lire ces chiffres

Ces résultats ne doivent pas être surinterprétés. Ils ne signifient pas que l’AVS serait “sauvée” par une meilleure insertion des jeunes, ni que chaque frontalier correspond à un jeune local évincé. Ils montrent simplement qu’une politique de première insertion plus efficace, même limitée à quelques centaines de jeunes par an dans deux cantons, produirait déjà un effet budgétaire net non négligeable.

Ils montrent aussi quelque chose de plus politique. Tant qu’une partie du marché du travail préfère importer de la main-d’œuvre déjà immédiatement opérationnelle plutôt que d’absorber une partie de ses propres jeunes, les cantons cumulent un double coût: ils renoncent à des recettes sociales futures plus continues, et ils financent dans l’intervalle des trajectoires d’attente, de chômage ou de sous-insertion.

Ce que la modélisation ne capture pas encore

L’estimation présentée ici reste incomplète sur au moins quatre points. D’abord, elle ne tient pas compte de l’impôt sur le revenu et des recettes fiscales communales et cantonales supplémentaires. Ensuite, elle ne valorise pas les effets de trajectoire: un jeune qui entre plus tôt dans l’emploi a généralement une carrière plus stable, cotise plus longtemps et dépend moins souvent de l’aide publique plus tard. Elle ne mesure pas non plus les coûts externes liés à la dépendance aux flux frontaliers, notamment sur le trafic et les infrastructures. Enfin, elle ne distingue pas les branches, alors que les secteurs d’entrée ne contribuent pas tous de la même manière à la création de trajectoires durables. (Quelles mesures ont été adoptées par les pays pour aider les jeunes face à la crise du COVID‑19 ? - OCDE - 2021 )

Ces limites n’annulent pas l’intérêt du modèle. Elles suggèrent au contraire qu’il s’agit d’un plancher prudent. Si l’on ajoutait les effets fiscaux, les effets de long terme et une réduction partielle des coûts périphériques, le bilan global serait vraisemblablement plus favorable que celui présenté ici.

Ce que ce cadre permet de discuter

L’intérêt principal de cette modélisation n’est pas de fournir un chiffre définitif, mais de déplacer le débat. Elle permet de montrer que la première insertion des jeunes n’est pas seulement un sujet social ou éducatif. C’est aussi un sujet de financement des assurances sociales et de discipline du marché du travail.

Pour des cantons comme Genève et Vaud, la question n’est donc pas seulement de savoir combien de frontaliers supplémentaires l’économie peut absorber. Elle est aussi de savoir combien de jeunes résidents on accepte de laisser attendre, alors même qu’une partie des postes d’entrée pourrait être utilisée pour stabiliser plus tôt des trajectoires contributives locales.

Quand un pays se donne des instruments et refuse de s’en servir

En 2014, la Suisse a accepté l’initiative “contre l’immigration de masse”, qui inscrivait dans la Constitution l’objectif de maîtriser plus strictement l’immigration et d’introduire une forme de priorité aux travailleurs établis. Sur le papier, c’est exactement le type d’outil qui aurait pu être mobilisé pour soutenir une meilleure insertion des jeunes et des travailleurs déjà présents, en particulier dans les cantons frontaliers et les secteurs d’entrée. Dans la pratique, cet instrument est resté largement théorique: le compromis finalement adopté ne contient ni quotas effectifs, ni mécanismes opérationnels de préférence nationale ou régionale, ni contraintes sérieuses sur les stratégies de recrutement des entreprises. (Chômage des jeunes : comment fait la Suisse pour afficher un taux de 8,8 % contre 19,7 % en France ? - ifrap - 2026 )

La logique politique a été transparente. Au lieu de partir du mandat constitutionnel pour redessiner la politique du marché du travail et de la formation – par exemple en liant l’octroi de nouveaux permis à des efforts démontrables d’insertion des jeunes et des seniors locaux –, les autorités ont essentiellement négocié les lignes rouges de l’Union européenne, puis aligné la mise en œuvre sur ce qui était jugé acceptable à Bruxelles. Le résultat est un dispositif vidé de sa substance, tolérable pour les partenaires européens, mais sans impact réel sur la manière dont les entreprises arbitrent entre recours à la main-d’œuvre externe et intégration de la main-d’œuvre déjà présente.

Dans ce contexte, il est difficile de prétendre que la Suisse “n’a pas les moyens” d’agir. Elle s’est dotée, par votation populaire, d’une base constitutionnelle permettant de conditionner l’accès au marché du travail à des objectifs d’intérêt collectif – notamment la réduction du chômage des jeunes et la limitation de la dépendance structurelle vis‑à‑vis des frontaliers dans les branches d’entrée. Ce n’est pas l’absence d’outils qui bloque; c’est l’absence de volonté politique de les utiliser réellement, dès lors que cela impliquerait de contraindre les stratégies RH de certains secteurs ou de renégocier des marges de manœuvre avec l’UE.

Pour les assurances sociales, le message est clair: on préfère importer des cotisations à court terme plutôt que se servir des instruments existants pour stabiliser les trajectoires contributives de la population active locale.