La Suisse parle en permanence de pénurie de main-d’œuvre, mais tolère dans le même temps un chômage des jeunes nettement supérieur à celui des autres classes d’âge. Cette contradiction n’est pas un détail statistique. Elle révèle un mode de fonctionnement dans lequel une partie des jeunes résidents entre difficilement sur le marché du travail, tandis que les entreprises couvrent leurs besoins en recrutant des travailleurs déjà formés, souvent frontaliers ou migrants, immédiatement opérationnels et perçus comme moins risqués. (Taux de chômage au sens du BIT selon le groupe d’âge - bfs.admin )

Le problème n’est pas seulement social. Il est économique, territorial et institutionnel. Quand un pays peine à intégrer sa propre relève, puis compense par l’importation de compétences, il réduit ses coûts à court terme mais fragilise à moyen terme ses filières, son autonomie de formation et la continuité de ses cotisations sociales. (Chômeurs au sens du BIT - bfs.admin )

Le chômage des jeunes n’est pas marginal

Si l’on retient la définition du chômage au sens du BIT, plus pertinente que les chiffres administratifs du SECO pour comparer les groupes d’âge, les jeunes restent de loin la catégorie la plus exposée. En 2025, le taux de chômage BIT se situe autour de 9% chez les 15–24 ans, contre environ 5,5% chez les 25–39 ans, 4% chez les 40–54 ans et un peu plus de 3% chez les 55–64 ans. Au 4e trimestre 2025, la Suisse comptait 256 000 chômeurs au sens du BIT, soit 5,0% de la population active, et le chômage des jeunes est passé de 8,3% à 8,9% en un an. Ces chiffres ne signifient pas que tous les jeunes sont exclus durablement du marché du travail, mais ils montrent clairement que l’entrée dans l’emploi reste la zone la plus fragile du système. (Le nombre d’actifs occupés a augmenté de 0,1% et le taux de chômage (BIT) s’est accru à 5,0% au 4e trimestre 2025 - admin.ch )

Groupe d’âge Taux de chômage BIT 2025 (fourchette)
15–24 ans 8,3–9,2%
25–39 ans 5,3–5,5%
40–54 ans 3,9–4,2%
55–64 ans 3,0–3,3%

Ces chiffres ne signifient pas que tous les jeunes sont exclus durablement du marché du travail. Ils montrent en revanche que l’entrée dans l’emploi est la zone la plus fragile du système. C’est précisément cette fragilité qui devrait être traitée comme un problème économique central, et non comme un simple phénomène transitoire ou pédagogique. (Jeunes adultes à l’aide sociale - skos - 2026 )

Une pénurie qui sélectionne

Le discours sur la pénurie de main-d’œuvre donne l’impression qu’il manquerait simplement des personnes. En réalité, beaucoup d’entreprises recherchent surtout des profils immédiatement productifs, avec déjà de l’expérience, peu de coûts de formation et peu d’incertitude au moment de l’embauche. Dans cette logique, un jeune résident local en début de parcours est structurellement désavantagé face à un travailleur déjà formé venant de l’extérieur, notamment lorsqu’il peut être recruté rapidement pour répondre à une demande industrielle ou de services déjà existante. (L’horlogerie suisse ne peut pas se passer des étrangers - travailler-en-suisse )

Il ne s’agit pas de dire que les migrants ou les frontaliers seraient mieux formés en soi. Le point est plus simple: ils arrivent souvent avec l’expérience que le marché refuse précisément de laisser acquérir aux jeunes déjà présents sur place. Le système produit alors une boucle absurde: il se plaint du manque de personnel, tout en fermant une partie des portes d’entrée qui permettraient de fabriquer localement la relève dont il dit avoir besoin. (Chômage: des taux différents selon les statistiques - dievolkswirtschaft - 2024 )

L’horlogerie comme cas d’école

L’horlogerie offre un exemple particulièrement parlant de ce mécanisme. La branche a dépassé les 65 000 collaborateurs en 2023, ce qui confirme son poids économique et symbolique dans l’industrie suisse. Dans l’Arc jurassien, la spécialisation horlogère est massive, et une grande partie des établissements ainsi que des emplois sont localisés du côté suisse de la frontière. Pourtant, cette industrie repose fortement sur des travailleurs frontaliers et étrangers. (Recueil d’études transfrontalières - INSEE - 2023 )

Les chiffres disponibles vont tous dans la même direction. Pour la seule Bourgogne–Franche-Comté, environ 11 500 frontaliers travaillaient dans l’horlogerie suisse, soit environ un cinquième des effectifs de la branche; dans certains bassins, la part des frontaliers peut atteindre environ 40% des emplois horlogers. D’autres sources soulignent qu’en incluant les résidents étrangers, près d’un salarié sur deux dans l’horlogerie suisse est de nationalité étrangère. Même lorsque ces ordres de grandeur varient selon la définition retenue, le diagnostic reste stable: le “pays des montres” dépend structurellement d’une main-d’œuvre formée en partie hors de ses frontières. (La barre des 65 000 collaborateurs dans l’horlogerie suisse dépassée en 2023 - lapressedudoubs - 2024 )

Une filière de formation déjà externalisée

Cette dépendance n’est pas seulement une question de recrutement. Elle remonte en amont, à la formation elle-même. Des filières horlogères ont été développées côté français pour répondre directement aux besoins des entreprises suisses, avec des certifications ou modules reconnus par des instances patronales suisses. Le CAP Horlogerie transfrontalier à Morteau, par exemple, mentionne des certificats de modules délivrés par la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse. (Formation horlogère transfrontalière - keep )

Cette structuration transfrontalière n’a rien d’anecdotique. Des analyses sur les savoir-faire de la mécanique horlogère montrent que plus de 90% des diplômés français de certaines formations horlogères trouvent leur premier emploi en Suisse. Autrement dit, une partie de la relève nécessaire à une industrie emblématique du “Made in Switzerland” est déjà formée hors de Suisse, puis absorbée par les entreprises suisses au moment de l’entrée sur le marché du travail. (CAP Horlogerie - Transfrontalier - En apprentissage - Morteau - greta-franche-comte )

Ce que perd la Suisse dans ce modèle

À court terme, ce modèle peut sembler rationnel pour les entreprises. Il offre un vivier de personnel déjà formé, plus rapidement mobilisable, parfois dans des bassins frontaliers où l’offre de travail est abondante. Mais à moyen terme, il produit plusieurs coûts cachés pour la Suisse. (Chômeurs au sens du BIT - bfs.admin )

Le premier est la fermeture progressive des portes d’entrée pour les jeunes résidents. Si les segments d’initiation, de production de précision ou de premier emploi sont de plus en plus occupés par des travailleurs extérieurs déjà immédiatement employables, les jeunes formés en Suisse trouvent moins facilement la première marche qui permet de construire une carrière complète. Le deuxième coût est une perte de compétences localement enracinées. Une filière industrielle ne tient pas seulement par ses marques ou ses sièges; elle tient aussi par une base continue d’apprentissage, de transmission et de progression professionnelle sur son propre territoire. (Les savoir-faire de la mécanique horlogère - pci-lab )

Le troisième coût touche directement les assurances sociales. Quand un jeune entre tardivement dans l’emploi ou n’y entre pas durablement, ce sont des années de cotisations AVS et de contributions sociales qui disparaissent au début de la vie active. Le système peut certes récupérer des cotisations via des travailleurs venus d’ailleurs, mais il les importe alors au lieu de les produire à partir de sa propre population active. C’est exactement le type de rustine démographique qui reporte les problèmes structurels au lieu de les résoudre. (L’horlogerie suisse ne peut pas se passer des étrangers - travailler-en-suisse )

Le faux confort du “Made in Switzerland” sans base suisse

L’exemple horloger permet de voir une contradiction plus large. Une économie peut conserver des marques, des exportations et un récit national fort, tout en externalisant progressivement une partie décisive de sa base de compétences, de formation et de recrutement. Dans ce cas, l’ancrage local devient plus superficiel qu’il n’y paraît. Le label, la propriété et la marge restent suisses, mais une part croissante de la chaîne humaine qui fait tenir la filière est recrutée à l’extérieur. (Recueil d’études transfrontalières - INSEE - 2023 )

Ce mouvement n’est pas neutre. Il réduit l’incitation à investir dans des parcours d’entrée locaux, banalise le recours à une main-d’œuvre externe comme solution standard, et finit par affaiblir l’idée même qu’une branche emblématique devrait aussi servir de colonne vertébrale à l’emploi local. À terme, une filière qui ne renouvelle plus suffisamment ses compétences de l’intérieur devient plus vulnérable, même si ses indicateurs d’exportation restent élevés pendant un temps. (Jeunes adultes à l’aide sociale - skos - 2026 )

Un problème général au-delà de l’horlogerie

L’horlogerie n’est qu’un cas particulièrement visible. Le mécanisme peut apparaître partout où l’on préfère des travailleurs immédiatement opérationnels à la construction patiente d’une relève locale: industrie spécialisée, santé, informatique, services techniques ou fonctions administratives. Le point commun est toujours le même: au lieu de considérer l’intégration des jeunes comme un investissement normal dans la continuité d’une économie, on la traite comme un coût à éviter. (Chômeurs au sens du BIT - bfs.admin )

Cette logique est difficilement compatible avec un pays qui prétend simultanément défendre son niveau de vie, son autonomie économique, la soutenabilité de ses assurances sociales et la qualité de vie sur un territoire déjà dense et contraint. Lorsqu’une partie des besoins de main-d’œuvre est satisfaite par une augmentation continue des flux externes, la facture ne disparaît pas. Elle est déplacée vers le logement, les transports, les infrastructures et la cohésion sociale. (Modeste hausse du nombre d’emplois en Suisse au 1er trimestre - lemanbleu - 2026 )

Ce qu’un diagnostic sérieux oblige à voir

Le sujet n’est donc pas de savoir s’il faudrait fermer complètement le marché du travail. Le sujet est de savoir pourquoi une économie qui se dit en tension permanente sur l’emploi accepte encore que les jeunes soient la catégorie la plus touchée par le chômage au sens du BIT. Le deuxième sujet est de comprendre qu’une filière qui n’offre plus assez de premières marches à sa propre relève finit par dépendre structurellement de l’extérieur, y compris pour des compétences qu’elle prétend pourtant incarner. (Taux de chômage au sens du BIT selon le groupe d’âge )

Le cas de l’horlogerie montre qu’une branche peut rester officiellement suisse tout en reposant, dans une large mesure, sur une base de recrutement et de formation transfrontalière. C’est précisément pour cette raison que le chômage des jeunes ne doit pas être lu seulement comme un problème social. C’est un indicateur de décrochage entre les besoins proclamés de l’économie, la stratégie réelle des entreprises et la capacité du pays à reproduire ses compétences chez lui. (CAP Horlogerie - Transfrontalier - En apprentissage - Morteau - greta-franche-comte )