Le chômage en Suisse reste modéré en comparaison internationale, mais cette stabilité apparente masque deux fragilités distinctes: une insertion plus difficile des jeunes et une réinsertion beaucoup plus compliquée des travailleurs âgés lorsqu’ils perdent leur emploi. Pour l’AVS et les assurances sociales, ces deux phénomènes ont un point commun: ils interrompent ou affaiblissent des trajectoires de cotisations qui devraient, dans un système cohérent, rester aussi continues que possible. (Taux de chômage au sens du BIT selon le groupe d’âge - bfs.admin )
Les chiffres bruts selon le BIT
Pour dresser un tableau sérieux de la situation, il faut partir des données de l’Office fédéral de la statistique au sens du BIT et non des chiffres administratifs du SECO, car les premières permettent une lecture homogène du chômage sur l’ensemble de la population active.
En 2024, le taux de chômage au sens du BIT s’élève à 8,5% chez les 15–24 ans, 5,0% chez les 25–39 ans, 4,0% chez les 40–54 ans et 3,1% chez les 55–64 ans. Pris isolément, ces chiffres donnent l’image d’un marché du travail où le risque de chômage diminue avec l’âge. (Chômeurs au sens du BIT - bfs.admin )
| Groupe d’âge | Taux de chômage BIT 2024 |
|---|---|
| 15–24 ans | 8,5% bfs.admin |
| 25–39 ans | 5,0% bfs.admin |
| 40–54 ans | 4,0% bfs.admin |
| 55–64 ans | 3,1% bfs.admin |
Cette lecture n’est pas fausse, mais elle est incomplète. Elle décrit une photographie instantanée du chômage, pas la facilité réelle d’entrer sur le marché du travail, d’y rester, ou d’y revenir après une rupture de trajectoire. (Personnes sans emploi de plus de 50 ans - santepsy )
Ce que les taux ne montrent pas
Le taux de chômage BIT ne dit presque rien de la durée du chômage, qui est pourtant l’élément central lorsqu’on raisonne en termes de perte de compétences et de cotisations. Chez les seniors, le problème n’est pas d’abord un taux instantané plus élevé que chez les autres groupes, mais le fait que, lorsqu’une personne de 55 ans ou plus tombe au chômage, elle a davantage de risque d’y rester longtemps ou de ne jamais retrouver une place équivalente. (Numerus février 2017 - vd.ch )
Des statistiques cantonales illustrent bien ce point. À Genève, 22,5% des chômeurs de 50 ans et plus étaient en chômage de longue durée en 2023, contre 8,3% parmi les moins de 50 ans. D’autres analyses montrent qu’à partir de 58 ans, la réinsertion se détériore fortement, même lorsque l’état de santé ou le niveau de qualification ne sont pas le facteur déterminant. Cela signifie qu’un faible taux de chômage des 55–64 ans peut coexister avec une forte difficulté de retour à l’emploi pour une fraction de cette population. (Statistiques genevoises - Fédération des entreprises romandes Genève )
Chez les jeunes, le problème a une autre forme. Le chômage plus élevé des 15–24 ans renvoie en partie à l’entrée sur le marché du travail, aux transitions études-emploi et à la difficulté d’obtenir un premier poste stable sans expérience professionnelle complète. Là encore, le taux instantané ne suffit pas: un début de carrière retardé de un, deux ou trois ans peut peser durablement sur les revenus futurs, la progression salariale et la continuité des cotisations sociales. (PDF: Indicateurs du marché du travail 2024 - bfs.admin )
Impact sur l’AVS et les assurances sociales
Du point de vue de l’AVS, chaque année sans emploi signifie des cotisations en moins, tant du côté du salarié que de l’employeur. Quand un jeune tarde à entrer dans l’emploi, le système perd plusieurs années de contributions au moment même où ces personnes devraient commencer à financer les assurances sociales et à accumuler des droits. Quand un salarié de 55 ou 58 ans sort durablement du marché du travail, la perte est souvent encore plus lourde, parce qu’elle porte sur des années de salaire plus élevé et sur la dernière phase de carrière, celle où la stabilité des cotisations devrait être maximale. (PDF: Prestations transitoires pour chômeurs agés - ahv-iv - 2025 )
Cette perte ne se limite pas à l’AVS. Elle se répercute sur l’assurance-chômage, l’aide sociale et, pour certaines personnes âgées arrivées en fin de droit, sur les prestations transitoires introduites précisément pour éviter un basculement direct vers l’aide sociale avant l’âge de la retraite. Le problème n’est donc pas seulement individuel. Il est systémique: un marché du travail qui écarte trop vite les jeunes au démarrage et les seniors en fin de carrière fragilise toute l’architecture de financement social. (Chômeurs au sens du BIT - bfs.admin )
Le mythe de la pénurie uniforme
Le débat public juxtapose souvent deux affirmations sans voir leur contradiction: d’un côté, il y aurait une pénurie de main-d’œuvre; de l’autre, une partie des jeunes peine à entrer sur le marché et une partie des 50+ peine à y revenir lorsqu’elle en sort. Cette contradiction n’est qu’apparente si l’on admet que le marché du travail ne cherche pas simplement des personnes disponibles, mais des profils immédiatement opérationnels, peu risqués et adaptables à court terme. (Les seniors face au difficile retour à l’emploi - entrepriseromande - 2025 )
Dans cette logique, les jeunes se heurtent souvent à l’objection classique du « manque d’expérience » ou de la rentabilité incertaine en début de carrière, malgré un taux de chômage BIT nettement plus élevé que dans les autres classes d’âge. Les travailleurs plus âgés, eux, sont fréquemment perçus comme plus coûteux, moins flexibles ou plus risqués, alors même que les statistiques montrent surtout un risque accru de chômage de longue durée après 50 ans plutôt qu’un problème général de performance. Le résultat est un double gaspillage: une partie de la main‑d’œuvre locale, jeune ou expérimentée, est sous‑utilisée ou évacuée du marché, puis le recours à de la main‑d’œuvre importée est présenté comme une nécessité purement technique pour répondre aux besoins en personnel. (Taux de chômage au sens du BIT selon le groupe d’âge - bfs.admin )
Substitution par migration de travail
Ce point est politiquement central. Lorsqu’une économie laisse une partie de ses jeunes à l’écart de l’emploi et éjecte trop tôt une partie de ses seniors, puis compense par l’immigration de travailleurs déjà formés, elle ne résout pas son problème structurel: elle le déplace. Les cotisations apportées par les nouveaux entrants existent bel et bien, mais elles servent alors de rustine à un système qui n’emploie pas correctement sa propre population active. (PDF: ICT-Formation professionnelle Suisse - ict-berufsbildung - 2024 )
Le mécanisme est particulièrement problématique pour un pays densément peuplé et fortement contraint sur le plan territorial et infrastructurel. Miser de manière répétée sur la migration nette pour combler des déficits d’emploi, de formation ou de réinsertion revient à importer des cotisations au prix d’une pression supplémentaire sur le logement, les transports et les équipements collectifs. Du point de vue des assurances sociales, c’est une stratégie de court terme; du point de vue du territoire, c’est une fuite en avant. (Modeste hausse du nombre d’emplois en Suisse au 1er trimestre - lemanbleu - 2026 )
La contradiction des retraites
Cette situation rend incohérente une partie du débat sur l’âge de la retraite. Il est difficile de défendre sérieusement l’idée de travailler plus longtemps si le marché du travail considère déjà une partie des salariés comme trop vieux à 55 ou 58 ans. Avant d’exiger des années de travail supplémentaires, il faut donc rétablir les conditions d’une employabilité réelle jusqu’à l’âge de référence, au moins dans les métiers tertiaires et de bureau où la prolongation d’activité est matériellement possible. (Augmenter l’âge de la retraite? Le marché du travail est prêt - arbeitgeber - 2025 )
Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir s’il faut relever ou différencier l’âge de la retraite. Elle est de savoir comment empêcher le marché du travail de déclasser prématurément des travailleurs encore pleinement productifs. Tant que ce point n’est pas traité, le discours sur la soutenabilité de l’AVS restera partiellement déconnecté du fonctionnement réel de l’emploi. (PDF: Prestations transitoires pour chômeurs agés - ahv-iv - 2025 )
Conséquence politique
Le vrai diagnostic est simple. La Suisse n’a pas seulement un problème de financement des retraites; elle a aussi un problème de continuité des trajectoires de travail et de cotisation. Une politique sérieuse devrait donc traiter ensemble l’entrée des jeunes sur le marché, la réinsertion des 50+, la structure des incitations au recrutement et le recours à la migration de travail. (Les seniors face au difficile retour à l’emploi - entrepriseromande - 2025 )
Tant qu’une part significative des jeunes entre trop tard dans l’emploi stable et qu’une part significative des seniors en sort trop tôt, l’AVS et les assurances sociales perdront des années de recettes qui ne devraient pas être perdues. Dans ce cadre, le chômage n’est pas un sujet périphérique. C’est un élément central de la soutenabilité du système social, et un révélateur de ses incohérences actuelles. (Personnes sans emploi de plus de 50 ans - santepsy )