Si l’on admet que le problème posé à l’AVS est en partie structurel, il devient nécessaire d’identifier des leviers de réforme compatibles avec ce diagnostic. La liste qui suit n’a pas vocation à être exhaustive. Elle vise simplement à illustrer deux pistes qui paraissent cohérentes avec l’objectif général décrit plus haut: réduire la dépendance du système à une croissance continue de la population active, sans renoncer à l’existence d’un premier pilier commun.

1. Différencier davantage l’âge de la retraite selon la nature des métiers

Le débat suisse sur l’âge de la retraite reste souvent formulé de manière uniforme, comme s’il s’agissait d’un seuil identique applicable à toutes les professions dans des conditions comparables. Or cette hypothèse est difficile à soutenir sur le terrain. Les contraintes physiques, les possibilités d’aménagement du temps de travail, l’usure professionnelle et la capacité de prolonger une activité ne sont pas les mêmes selon que l’on exerce un métier de bureau, une activité de service peu pénible physiquement, ou un métier manuel exigeant.

Dans cette perspective, une piste de réforme consisterait à différencier plus clairement l’âge effectif de la retraite selon la pénibilité et la nature des emplois. Les métiers du tertiaire, de bureau ou à forte composante intellectuelle peuvent, dans bien des cas, être poursuivis plus longtemps, notamment sous des formes aménagées, à temps partiel ou avec des responsabilités adaptées. À l’inverse, les métiers physiques ou usants devraient pouvoir continuer à ouvrir un accès plus précoce au retrait du marché du travail.

L’intérêt d’une telle approche est double. D’une part, elle permet d’augmenter la durée d’activité dans les catégories professionnelles qui peuvent objectivement supporter un allongement du travail sans coût humain excessif. D’autre part, elle évite de traiter comme identiques des situations qui ne le sont pas. Une hausse uniforme de l’âge de la retraite peut être défendable sur le plan budgétaire, mais elle reste socialement brutale si elle ne tient pas compte de la diversité réelle des parcours professionnels. Une différenciation plus fine pourrait donc améliorer à la fois la soutenabilité du système et sa légitimité.

2. Mieux mobiliser le potentiel des travailleurs seniors déjà présents en Suisse

Une deuxième piste consiste à regarder non pas seulement le nombre global de cotisants, mais la manière dont la Suisse utilise déjà sa propre population active. En pratique, les travailleurs de 50 ans et plus constituent un vivier important de main-d’œuvre. Ils représentent déjà près d’un tiers de la population active suisse, et leur poids relatif continuera d’augmenter au cours des prochaines décennies. Pourtant, lorsqu’ils perdent leur emploi, leur retour durable sur le marché du travail est souvent plus difficile que pour les classes d’âge plus jeunes.

Ce décalage pose une question simple. Avant de raisonner en termes d’augmentation continue de la population active, il paraît légitime de se demander si le potentiel des travailleurs déjà présents en Suisse est utilisé de manière suffisante. Si une part significative des personnes de 50 ans et plus reste durablement en marge du marché du travail, alors le système perd à la fois des compétences, des cotisations et des années d’activité qui pourraient encore être mobilisées.

Une réforme cohérente avec le diagnostic posé plus haut devrait donc chercher à prolonger et stabiliser l’emploi des seniors locaux. Cela peut passer par une meilleure adaptation des postes, par des transitions plus souples vers des taux d’activité réduits, par des mesures de réinsertion plus efficaces, ou encore par des incitations plus fortes à l’engagement et au maintien dans l’emploi de personnes expérimentées. L’enjeu n’est pas seulement social. Il est aussi systémique. Chaque année de travail supplémentaire d’un senior déjà présent sur le marché suisse améliore la base cotisante sans exiger automatiquement une croissance démographique supplémentaire.

Ces deux pistes ne suffisent pas à elles seules à résoudre l’ensemble de la question. Elles ont toutefois un intérêt particulier: elles agissent sur des variables déjà présentes dans le système. Elles cherchent moins à élargir en permanence la base démographique qu’à mieux utiliser les capacités existantes, en tenant compte de la diversité des métiers et du potentiel de travail encore disponible parmi les classes d’âge plus élevées. À ce titre, elles offrent un point de départ plausible pour une réflexion plus large sur la réforme de l’AVS.

Sources