Un système de retraite par répartition peut fonctionner durablement, à condition que sa base de financement évolue d’une manière compatible avec ses charges. Dans le cas de l’AVS, cela signifie que le nombre de cotisants, la masse salariale soumise à cotisation et les autres recettes affectées doivent progresser suffisamment pour absorber l’augmentation du nombre de bénéficiaires et de la durée de versement des rentes. Lorsque ce n’est plus le cas, la pression sur le système devient structurelle.
Dans la Suisse actuelle, cette pression prend une forme assez claire. La croissance du nombre d’actifs ne provient plus principalement de la dynamique naturelle de la population. Elle dépend de plus en plus de la migration. Selon les scénarios de référence de l’Office fédéral de la statistique, environ 75% de la croissance démographique de la Suisse à l’horizon 2050 proviendrait des migrations. Les chiffres observés sur longue période vont dans le même sens. Depuis le début du millénaire, la population résidante a augmenté d’environ 1,9 million de personnes, et environ quatre cinquièmes de cette hausse sont dus au solde migratoire international.
Ce point est essentiel pour comprendre le lien entre AVS et démographie active. Tant qu’un système de retraite repose majoritairement sur la répartition, l’augmentation du nombre de retraités pousse mécaniquement à rechercher davantage de cotisants, ou à augmenter fortement la contribution de ceux qui cotisent déjà. Dans un pays marqué par une fécondité durablement basse, cette augmentation du nombre de cotisants ne peut guère venir, à court et moyen terme, que d’une hausse du taux d’activité ou d’un apport migratoire net.
Autrement dit, lorsque l’on cherche à stabiliser l’AVS sans modifier en profondeur son architecture, on tend à dépendre d’une base toujours plus large de population active. Cette dépendance n’est pas nécessairement formulée comme telle dans le débat public, mais elle existe en pratique. Elle apparaît chaque fois que la soutenabilité du système est implicitement liée à la poursuite d’une croissance du nombre de cotisants.
Cette logique pose un problème de fond. La croissance de la population active n’est pas une variable abstraite. Elle a des conséquences concrètes sur le territoire, le logement, les infrastructures, les transports, les besoins scolaires et sanitaires, ainsi que sur l’ensemble des autres assurances sociales. Si la stabilité de l’AVS dépend de l’arrivée continue de nouveaux cotisants, alors le système de retraite est indirectement couplé à une trajectoire de croissance démographique durable. Cela ne signifie pas que toute migration serait en soi problématique. Cela signifie plus simplement qu’un système social ne devrait pas avoir besoin d’une augmentation continue de sa base humaine pour rester soutenable.
Le problème devient plus visible encore lorsque l’on observe l’évolution conjointe du vieillissement et de la population active. Entre 2020 et 2050, la population active suisse devrait augmenter d’environ 12% selon le scénario de référence, alors que le nombre de personnes de 65 ans et plus augmenterait d’environ 70%. Dans le même temps, le nombre de personnes âgées de 65 ans ou plus pour 100 personnes âgées de 20 à 64 ans passerait d’environ 35 en 2019 à 53 en 2050. Même avec une population active en croissance, la structure d’âge se tend donc fortement. Le système ne se contente plus d’avoir besoin de nouveaux cotisants; il lui en faut toujours davantage pour compenser une évolution défavorable du rapport entre actifs et retraités.
C’est ici qu’apparaît le nœud du problème. Si l’on refuse d’augmenter fortement les cotisations, de relever l’âge de la retraite, de modifier le niveau des prestations ou de réformer plus profondément le mode de financement, alors la croissance de la population active devient la principale variable d’ajustement restante. Dans la Suisse des vingt dernières années, cette croissance a été portée en grande partie par la migration nette. Le débat sur l’AVS ne peut donc pas être entièrement séparé du débat sur la démographie et, en particulier, sur la migration de travail.
Cette situation n’implique pas qu’il faille raisonner uniquement en termes de restriction ou d’ouverture. Elle impose en revanche un constat plus sobre: un système de retraite qui dépend durablement d’une croissance de la population active reste exposé à des tensions récurrentes, tant financières que démographiques. Tant que l’architecture de l’AVS repose principalement sur ce mécanisme, toute tentative de stabilisation risque de reconduire la même logique: répondre à une hausse du nombre de retraités par la recherche d’une base toujours plus large de cotisants.
C’est précisément cette dépendance qu’une réforme de fond devrait chercher à réduire. L’enjeu n’est pas seulement d’équilibrer l’AVS à court terme, mais de faire en sorte que sa soutenabilité ne repose plus, de manière implicite, sur une croissance continue de la population active.
Sources