Le choc démographique
Le principal facteur de tension qui pèse aujourd’hui sur l’AVS n’est pas un changement ponctuel de règle ni un accident conjoncturel. Il s’agit d’un phénomène démographique de fond. Le nombre de personnes à la retraite augmente plus vite que le nombre de personnes en âge de travailler, ce qui modifie progressivement l’équilibre du système.
Cette évolution n’est pas nouvelle, mais elle entre dans une phase plus visible. Lorsque l’AVS a été introduite en 1948, la Suisse comptait plus de six personnes actives pour une personne à la retraite. Aujourd’hui, ce rapport se situe à un peu plus de trois pour un. Selon les projections démographiques couramment utilisées, il devrait se rapprocher de deux pour un au cours des prochaines décennies. Autrement dit, un système pensé dans un contexte de base cotisante très large doit désormais fonctionner avec une structure démographique beaucoup plus tendue.
La raison principale est connue: la génération du baby-boom arrive à l’âge de la retraite. Dans cette analyse, on entend généralement par baby-boomers les personnes nées entre 1946 et 1964, c’est-à-dire les cohortes particulièrement nombreuses de l’après-guerre. Leur arrivée à l’âge de référence s’échelonne sur plusieurs années. Elle ne produit donc pas un choc unique, mais une vague prolongée qui gonfle progressivement le nombre de bénéficiaires de rentes.
Les chiffres donnent une idée claire de cette dynamique. En Suisse, le nombre de personnes de 65 ans et plus devrait augmenter d’environ 26% au cours des dix prochaines années, alors que le nombre de personnes âgées de 20 à 64 ans n’augmenterait que d’environ 2% sur la même période. À plus long terme, l’écart reste marqué. Selon les scénarios démographiques de référence, la population de 65 ans et plus passerait d’environ 1,6 million en 2020 à 2,7 millions en 2050. Dans le même temps, la population en âge de travailler ne progresserait que faiblement.
Cette évolution a une conséquence directe pour l’AVS. Comme le système repose principalement sur la répartition, une hausse rapide du nombre de bénéficiaires accroît mécaniquement les dépenses, alors que les recettes ne progressent pas au même rythme si la base cotisante stagne ou n’augmente que marginalement. Le déséquilibre ne vient donc pas d’un mauvais fonctionnement administratif du système, mais du fait que sa logique de financement est très sensible à la structure par âge de la population.
L’arrivée à la retraite des baby-boomers ne résume cependant pas toute la question. Elle agit comme un accélérateur d’un problème plus général: l’allongement de l’espérance de vie et le vieillissement durable de la population. Les retraités sont plus nombreux, mais ils perçoivent aussi leur rente plus longtemps. Dans le même temps, les générations suivantes sont moins nombreuses que celles du baby-boom, ce qui réduit la capacité du système à absorber ce surcroît de charge sans adaptation.
Il faut enfin noter que cette pression n’est pas strictement limitée à la décennie actuelle. Le passage à la retraite de la génération du baby-boom constitue une vague particulièrement visible entre les années 2010 et 2030, mais les déséquilibres démographiques ne disparaîtront pas avec elle. Les projections disponibles montrent au contraire qu’après cette phase, le rapport entre retraités et actifs resterait élevé. Le problème posé à l’AVS n’est donc pas seulement celui d’un pic temporaire, mais celui d’un changement durable de structure démographique.
Comprendre ce choc démographique est essentiel pour le débat sur la réforme. Tant que l’on traite les difficultés de l’AVS comme un simple problème financier de court terme, on passe à côté de la cause principale. Le système subit aujourd’hui les effets d’un vieillissement prévisible depuis longtemps, mais auquel ses paramètres fondamentaux n’ont été adaptés que partiellement. La question n’est donc pas seulement de savoir comment combler un besoin de financement immédiat, mais comment faire évoluer un modèle conçu pour une autre pyramide des âges.
Sources