La densification est souvent discutée sous l’angle du logement, de l’aménagement ou des transports. Pourtant, elle modifie aussi les conditions sanitaires d’un territoire. Un espace plus intensément occupé n’est pas seulement un espace où les flux augmentent. C’est aussi un environnement dans lequel changent la fréquence des contacts, la qualité de l’air intérieur, la pression sur les infrastructures de base et la capacité des institutions à prévenir, détecter et contenir certains risques.
Cela ne signifie pas qu’un territoire plus dense serait mécaniquement plus malsain. La relation est plus exigeante. Du point de vue de la santé publique, il faut distinguer la densité d’un quartier, la sur-occupation d’un logement, la promiscuité dans certains espaces collectifs, la qualité du bâti, la robustesse des réseaux d’eau et d’assainissement, ainsi que la capacité effective des autorités et des institutions à gérer les situations de tension. C’est seulement à cette condition que le lien entre densification et santé peut être examiné sérieusement.
Densité, promiscuité et surpeuplement
Une première clarification est indispensable. La densité urbaine ne se confond ni avec la promiscuité, ni avec le surpeuplement. Un quartier peut être relativement dense tout en offrant des logements corrects, des espaces ouverts, de la ventilation et des services bien dimensionnés. À l’inverse, un environnement moins dense à l’échelle globale peut comporter des situations de forte promiscuité subie dans certains immeubles, institutions ou logements sur-occupés.
La littérature publiée après la pandémie de Covid-19 insiste précisément sur ce point. Les revues consacrées aux liens entre densité et transmission ne concluent pas à une relation simple et uniforme entre densité urbaine et diffusion virale. En revanche, elles montrent que le manque d’espace, le surpeuplement du logement, la mauvaise ventilation, les inégalités sociales et la vulnérabilité du cadre de vie pèsent fortement sur le risque de transmission.
Autrement dit, parler de santé publique dans un contexte de densification suppose de quitter les moyennes abstraites. Ce ne sont pas seulement les habitants par hectare qui comptent, mais la manière concrète dont l’espace est habité, partagé et équipé. La densité est une donnée générale. La promiscuité est une condition vécue. Le surpeuplement, lui, devient un facteur sanitaire direct dès lors qu’il réduit l’espace disponible, complique l’isolement des personnes malades et augmente la fréquence des contacts rapprochés.
Réseaux d’eau et assainissement
La santé publique ne dépend pas uniquement des contacts interpersonnels. Elle repose aussi sur la solidité de réseaux de base souvent invisibles: eau potable, évacuation des eaux, assainissement, surveillance des fuites, continuité des équipements et entretien des conduites. Dans un environnement densifié, ces réseaux deviennent encore plus centraux, car une hausse de l’intensité d’usage accroît l’importance de leur fiabilité quotidienne.
Ce point est particulièrement visible lorsqu’un territoire cumule densification potentielle et retard d’entretien. Dans le Jura, plusieurs sources décrivent un réseau d’eau potable vieillissant, avec des pertes très élevées liées aux fuites. Une analyse relayée par la presse évoquait un réseau obsolète et indiquait qu’environ 50% de l’eau potable disparaissait par les fuites du réseau à l’échelle cantonale au moment où le canton voulait se doter d’une stratégie exemplaire de gestion de l’eau.
Des données plus détaillées montrent aussi l’ampleur de ces écarts internes. Dans certaines zones du Jura, les pertes auraient atteint environ 33% dans le district de Delémont et jusqu’à 50% en Ajoie, alors que la ville de Porrentruy a réussi à réduire ses pertes de 48% à 12% en six ans grâce à une politique de surveillance et de renouvellement ciblée. Le canton a d’ailleurs poursuivi ses efforts ces dernières années, avec un débat politique consacré à la réduction continue des fuites d’eau.
À l’échelle suisse, ces niveaux apparaissent nettement au-dessus des moyennes généralement citées. Une interview publiée dans La Vie économique mentionne des pertes d’eau de l’ordre de 13% en Suisse, et d’autres sources spécialisées situent la moyenne nationale dans une fourchette similaire. L’écart montre qu’un territoire peut déjà se trouver en situation de fragilité infrastructurelle avant même d’ajouter une pression supplémentaire sur ses réseaux.
L’assainissement pose la même question à plus long terme. Le VSA (Association suisse des professionnels de la protection des eaux) rappelle que les canalisations d’eaux usées ont une durée de vie moyenne d’environ 80 ans et qu’une part importante de ces ouvrages devra être rénovée progressivement, avec des besoins d’investissement très élevés. Cela signifie que la robustesse sanitaire d’un territoire repose aussi sur sa capacité à renouveler, à temps, les infrastructures souterraines qui soutiennent l’approvisionnement, l’évacuation et la salubrité.
Le cas du Covid-19
La pandémie de Covid-19 a offert un test grandeur nature des différences entre densité, vulnérabilité sociale et promiscuité. Les travaux de synthèse publiés sur le sujet montrent qu’il n’existe pas de relation univoque entre densité urbaine et transmission virale. Certaines villes denses ont mieux résisté que d’autres, ce qui rappelle que la densité seule n’explique pas le niveau de risque.
En revanche, plusieurs mécanismes ressortent de manière beaucoup plus nette. Le surpeuplement résidentiel, l’absence d’espace pour s’isoler, les logements mal ventilés, les inégalités d’accès aux soins, les emplois ne permettant pas le télétravail et la concentration des vulnérabilités sociales dans certains quartiers ont clairement aggravé la diffusion et les effets de la pandémie.
L’OMS souligne d’ailleurs que le Covid-19 s’est propagé rapidement dans des zones marquées par des inégalités sanitaires préexistantes et que les citoyens n’avaient souvent ni l’espace ni les moyens de se protéger. Le surpeuplement et le manque de services sanitaires propres augmentaient le risque de contagion et limitaient la capacité à suivre les mesures de santé publique. Ce point est essentiel pour une réflexion sur la densification: le risque sanitaire n’est pas seulement une question de concentration spatiale, mais aussi de qualité concrète des conditions de vie dans un espace concentré.
Gale et foyers de proximité forcée
La gale fournit un autre exemple utile, plus direct encore du point de vue de la promiscuité. L’OMS rappelle que cette infestation se transmet principalement par contact étroit de peau à peau et que les flambées apparaissent aussi bien dans des cadres institutionnels fermés que dans des milieux communautaires ouverts. Les camps de réfugiés et autres environnements surpeuplés sont particulièrement à risque, précisément parce que l’encombrement augmente les contacts rapprochés.
Ce qui rend la gale particulièrement éclairante dans le débat sur la densification, c’est que le mécanisme de diffusion est ici simple et concret. Lorsque de nombreuses personnes partagent des espaces restreints, des institutions collectives ou des logements sur-occupés, certaines transmissions deviennent plus probables et les foyers plus difficiles à contenir. L’OMS souligne d’ailleurs que les flambées dans les hôpitaux, internats, établissements de long séjour ou communautés vulnérables peuvent être étendues et difficiles à contrôler.
La gale montre ainsi qu’en santé publique, la promiscuité n’est pas une notion vague. Pour certaines maladies, elle correspond à un contexte matériel précis qui augmente directement les probabilités de transmission et complique la gestion collective du problème. C’est précisément ce type de configuration qu’une réflexion sérieuse sur la densification doit savoir identifier.
Déchets, assainissement et environnements dégradés
La santé publique urbaine ne se limite pas aux maladies respiratoires ou aux affections transmises par contact étroit. L’OMS rappelle que plusieurs maladies infectieuses, comme le Covid-19, la tuberculose, la dengue ou certaines maladies diarrhéiques, prospèrent dans des environnements pauvres et surpeuplés, étroitement liés à des logements insalubres, à un mauvais assainissement et à une gestion insuffisante des déchets. Elle ajoute qu’une mauvaise gestion des déchets urbains peut aussi favoriser la transmission de maladies comme les virus Zika ou Ebola.
Ces exemples doivent être utilisés avec précision. Ils ne signifient pas que toute densification conduit à de tels scénarios. Ils montrent plutôt qu’une urbanisation rapide, mal équipée ou insuffisamment entretenue peut accroître les vulnérabilités sanitaires si les infrastructures de base, la qualité du logement et les capacités de gestion collective ne suivent pas. Ce qui compte ici n’est pas seulement la densité physique, mais l’état matériel du milieu urbain.
Sous cet angle, la densification ne peut pas être pensée indépendamment de la salubrité. Un territoire plus intensément occupé impose une exigence plus forte de maintenance, de propreté, de surveillance et d’intervention rapide. Lorsque l’assainissement, l’eau, les déchets ou les espaces collectifs sont déjà fragiles, l’intensification de l’usage tend à rendre cette fragilité plus visible et plus coûteuse.
Ce que la santé publique impose à la densification
Du point de vue sanitaire, la question n’est donc pas de choisir abstraitement entre ville dense et ville peu dense. Il s’agit plutôt de savoir à quelles conditions une intensification de l’occupation de l’espace peut rester compatible avec un cadre de vie sûr. Ces conditions sont connues: logements non sur-occupés, ventilation correcte, eau potable fiable, assainissement robuste, détection rapide des foyers dans les institutions, capacité de traitement, information claire et surveillance continue des situations à risque.
Ce point vaut aussi pour les réseaux souterrains, qui sont rarement visibles dans le débat public mais qui jouent un rôle décisif dans la salubrité d’un territoire. Lorsqu’un canton ou une commune rattrape plusieurs décennies de retard dans ses conduites, ses pertes d’eau ou son assainissement, il apparaît clairement que la densification ne peut pas être réduite à une question de volumétrie bâtie. Elle repose aussi sur un socle technique, sanitaire et institutionnel qu’il faut d’abord maintenir, puis renforcer si l’intensité d’usage augmente.
Sources
- Compact cities and the Covid-19 pandemic: Systematic review of the associations between transmission of Covid-19 or other respiratory viruses and population density or other features of neighbourhood design - nih.gov - English
- PDF: COVID-19 and Urban Density: Evaluating the Arguments - utoronto.ca - English
- Why urban density is good for health – even during a pandemic - theconversation.com - English
- Population density and the transmission of COVID-19 and other respiratory viruses - evidenceaid.org - English
- Urban health - who.int - English
- PDF: Une excellente qualité de vie pour la Suisse - vsa.ch
- Le Jura s’offre une stratégie de gestion de l’eau qu’il veut exemplaire - letemps.ch
- Pour que l’eau de la commune ne s’infiltre pas entre les conduites - zerowaterloss.world
- Un postulat pour poursuivre la réduction des fuites d’eau - rfj.ch
- La sécheresse a suscité une réflexion - dievolkswirtschaft.ch
- 40 millions de litres d’eau potable disparus : la commune relativise - zerowaterloss.world
- Scabies - who.int - English
- Urbanization and Infectious Diseases: General Principles, Historical Perspectives, and Contemporary Challenges - nih.gov - English