L’AVS est souvent perçue comme une épargne pour la retraite, mais son fonctionnement réel est différent. Le premier pilier repose sur la répartition: les cotisations prélevées aujourd’hui sur les revenus du travail financent les rentes versées aujourd’hui aux retraités. Il n’existe pas de capital individualisé accumulé à long terme au nom de chaque assuré; le fonds de compensation joue essentiellement un rôle de réserve de liquidité, pas de préfinancement intégral d’une génération. Ce modèle organise une solidarité entre générations, mais également une solidarité entre revenus: les personnes à hauts salaires cotisent davantage, alors que les rentes sont plafonnées et calculées de manière à favoriser relativement les revenus plus modestes.

Ce mécanisme a bien fonctionné tant que la Suisse disposait d’un grand nombre d’actifs pour relativement peu de retraités. Lors de l’introduction de l’AVS en 1948, on comptait plus de six personnes en âge de travailler pour un retraité. Aujourd’hui, ce rapport se situe autour de trois pour un, et les projections démographiques indiquent qu’il pourrait se rapprocher de deux pour un d’ici le milieu du siècle. En parallèle, la part des personnes de 65 ans et plus dans la population augmente fortement, notamment parce que la génération du baby-boom atteint progressivement l’âge de la retraite et qu’elle perçoit sa rente plus longtemps en raison de l’allongement de l’espérance de vie.

Ce vieillissement n’est pas un phénomène transitoire limité à une seule cohorte. Les scénarios de l’Office fédéral de la statistique montrent qu’entre 2020 et 2050, la population de 65 ans et plus pourrait augmenter d’environ 70%, alors que la population en âge de travailler ne progresserait que d’environ 12%. Le rapport entre retraités et actifs resterait ainsi durablement plus défavorable qu’il ne l’a été dans les décennies passées. La conséquence directe, dans un système en répartition, est que les dépenses de l’AVS augmentent plus vite que les recettes si la base cotisante n’est pas élargie ou si les paramètres du système (cotisations, âge de la retraite, prestations) ne sont pas adaptés.

Dans la Suisse récente, une grande partie de l’élargissement de la base cotisante est venue de la croissance de la population active, elle-même largement alimentée par la migration nette. Depuis le début des années 2000, la population résidante a augmenté d’environ 1,9 million de personnes, dont près de quatre cinquièmes sont dus au solde migratoire international. Les scénarios de l’OFS indiquent qu’à l’horizon 2050, environ 75% de la croissance démographique proviendrait encore des migrations. De fait, lorsqu’on cherche à stabiliser l’AVS sans modifier en profondeur son architecture, la tentation est grande de compter sur une base toujours plus large de cotisants pour compenser l’augmentation du nombre de retraités.

Ce couplage entre la soutenabilité de l’AVS et la croissance de la population active pose toutefois des questions de fond. La croissance du nombre de cotisants n’est pas une variable abstraite. Elle a des implications concrètes sur le territoire, les infrastructures, le logement et les autres assurances sociales. Dans un pays à territoire limité et à faible fécondité, maintenir la stabilité d’un système de retraite par une croissance démographique quasi permanente revient à transférer une partie du problème vers d’autres dimensions du système. Le débat sur la réforme de l’AVS ne peut donc pas être entièrement dissocié de celui sur la démographie et la migration de travail, même si les choix en matière de politique migratoire répondent, eux aussi, à de multiples objectifs.

Dans ce contexte, une piste de réforme consiste à clarifier la structure de la solidarité organisée par l’AVS. Aujourd’hui, le système combine une solidarité intergénérationnelle (les actifs financent les retraités actuels) et une solidarité entre revenus (les hauts salaires subventionnent les bas salaires via des rentes plafonnées). L’enjeu n’est pas nécessairement de renoncer à la seconde, qui relève d’un choix social sur la redistribution verticale, mais de réduire progressivement la dépendance à la première, qui expose fortement l’AVS aux évolutions démographiques. En d’autres termes, il s’agirait de faire en sorte que chaque cohorte finance davantage sa propre retraite sur l’ensemble de son cycle de vie, tout en maintenant un premier pilier qui joue un rôle de socle commun.

Une telle orientation implique de travailler sur plusieurs leviers. Deux d’entre eux apparaissent particulièrement cohérents avec ce diagnostic. Le premier consiste à différencier davantage l’âge effectif de la retraite selon la nature et la pénibilité des métiers. Les contraintes physiques, l’usure professionnelle et la possibilité de poursuivre une activité au‑delà de 65 ans varient fortement entre un métier manuel exigeant et une fonction de bureau ou de service peu pénible. Une hausse uniforme de l’âge de la retraite peut contribuer à stabiliser les finances, mais elle risque d’être socialement inéquitable si elle ne tient pas compte de ces différences. Une approche plus fine permettrait de prolonger l’activité dans les secteurs où cela est réaliste, tout en préservant la possibilité de départ anticipé pour les métiers les plus éprouvants.

Le second levier consiste à mieux mobiliser le potentiel des travailleurs seniors déjà présents en Suisse. Les données disponibles montrent que, si le taux d’emploi global des 55–64 ans est élevé en comparaison internationale, les personnes de plus de 50 ans rencontrent des difficultés particulières en cas de chômage, avec un risque accru de chômage de longue durée. Dans ces conditions, la question n’est pas seulement de savoir combien de cotisants supplémentaires il est possible d’attirer, mais aussi si le marché du travail utilise pleinement les compétences et la capacité de travail des seniors locaux. Chaque année de travail supplémentaire accomplie par une personne déjà intégrée au tissu social et économique renforce la base de l’AVS sans passer automatiquement par une augmentation du nombre total d’habitants.

La réforme AVS2030, mise en consultation par le Conseil fédéral en mai 2026, s’inscrit partiellement dans ces deux directions. Selon les documents officiels, elle vise à stabiliser et moderniser l’AVS pour la période 2030–2040 en augmentant les recettes via les sources de financement actuelles et en rendant le travail au‑delà de l’âge de référence plus attractif, sans relever formellement l’âge de la retraite. Parmi les mesures proposées figurent notamment le relèvement de la franchise de cotisation pour les personnes qui travaillent après 65 ans, la suppression de la limite actuelle à 70 ans pour améliorer sa rente, et un relèvement progressif de l’âge minimal de la retraite anticipée dans le 2e pilier. Le taux de cotisation des indépendants à hauts revenus serait aligné sur celui des salariés, certaines exemptions de cotisations seraient supprimées, et les dividendes dépassant un certain seuil seraient soumis à cotisations AVS.

Ces mesures visent à encourager la poursuite de l’activité professionnelle après l’âge de référence, à limiter les lacunes de cotisation et à générer des recettes supplémentaires, estimées à environ 600 millions de francs par an d’ici 2040. Elles reconnaissent explicitement la nécessité de mieux utiliser le potentiel de main-d’œuvre nationale et de flexibiliser les parcours de fin de carrière, et le Conseil fédéral indique qu’il examinera, dans une réforme ultérieure, des modèles qui tiennent compte de la pénibilité du travail, de la profession ou du niveau de formation pour adapter l’âge de référence.

En revanche, AVS2030 ne modifie pas encore la logique fondamentale de répartition intergénérationnelle ni le couplage structurel entre l’AVS et la croissance de la population active. Il s’agit d’une réforme de stabilisation à moyen terme, qui agit sur certains paramètres (cotisations, incitations au travail après 65 ans, retraite anticipée) sans redéfinir le partage entre solidarité intergénérationnelle et solidarité entre revenus. La discussion de fond sur la manière de rendre l’AVS moins dépendante des flux démographiques reste donc ouverte. Elle impliquera de préciser jusqu’où la Suisse souhaite continuer à lier la soutenabilité du premier pilier à la croissance du nombre de cotisants, et jusqu’où elle est prête à adapter la structure du système pour que chaque génération assume davantage sa propre retraite.

Sources