Trois secteurs, trois réalités économiques
Le modèle classique de l’économie distingue trois grands secteurs : primaire, secondaire et tertiaire. Le secteur primaire regroupe les activités qui produisent des matières premières non transformées, principalement l’agriculture, la sylviculture et la pêche. Le secteur secondaire comprend l’industrie, l’artisanat, la construction et le génie civil, c’est‑à‑dire la transformation de ces matières premières en biens matériels. Le secteur tertiaire regroupe l’ensemble des services : commerce, transport, hôtellerie‑restauration, information et communication, finance et assurances, immobilier, activités spécialisées et scientifiques, administration publique, enseignement, santé humaine et action sociale, culture, loisirs, etc. (Dictionnaire historique de la Suisse - Services )
Cette typologie n’est pas de la théorie abstraite. Elle structure les statistiques officielles (NOGA) et conditionne la répartition concrète des emplois. Elle est aussi déterminante pour la réflexion sur l’AVS : la pénibilité physique, les horaires, les risques professionnels et la capacité réelle à travailler plus longtemps ne sont pas les mêmes dans un chantier, un service de soins et un bureau. (PDF: structure économique - bfs.admin - 2009 )
Une économie largement tertiaire
Les chiffres récents confirment que la Suisse est, de fait, une économie de services. Au 1er trimestre 2024, l’emploi total atteignait 5,484 millions de places de travail (hors agriculture) selon le baromètre de l’emploi de l’OFS. Sur un an, l’emploi a progressé de 1,8%, soit +95 000 postes, dont +86 700 dans le secteur tertiaire et seulement +8 300 dans le secteur secondaire ; le secteur primaire reste marginal. Autrement dit, la quasi‑totalité de la croissance récente de l’emploi se fait dans les services. (Communiqué de presse bfs.admin - 2024 )
Sur une base plus structurelle, la statistique structurelle des entreprises montre qu’en 2022, la Suisse comptait près de 5,6 millions d’emplois au total, et que la majorité d’entre eux se situent dans les activités tertiaires. Des exemples cantonaux illustrent la même réalité : dans le canton de Neuchâtel, par exemple, le tertiaire représente 64% des emplois, contre 33,9% pour le secondaire et 2,1% pour le primaire. Dans les centres urbains comme Genève, la part du tertiaire dépasse fréquemment 90% des établissements. (Statistique structurelle des entreprises 2022 - admin.ch - 2024 )
Dans ce contexte, le débat sur l’AVS et l’âge de la retraite ne peut pas rester abstrait. Si l’on cherche à prolonger l’activité là où c’est le moins pénible et le plus efficace financièrement, il faut regarder d’abord le cœur réel de l’économie : le tertiaire. Pas dans son ensemble, mais dans ses sous‑ensembles.
Le tertiaire n’est pas un bloc homogène
Parler “du tertiaire” comme d’un tout homogène est trompeur. La nomenclature NOGA place sous la même étiquette des réalités très différentes : un infirmier en soins aigus, un serveur en restauration, une vendeuse en grande surface, un développeur logiciel, une actuaire dans une assurance ou un fonctionnaire administratif n’ont ni les mêmes conditions de travail, ni la même pénibilité, ni la même trajectoire salariale. (Caractéristiques de la main-d’œuvre - bfs.admin )
La santé humaine et l’action sociale (NOGA Q) cumulent des horaires étendus, du travail de nuit, des charges physiques et émotionnelles lourdes, et une exposition accrue aux risques de troubles musculo‑squelettiques ou de burn‑out. L’hôtellerie‑restauration (NOGA I) combine station debout prolongée, cadences élevées et horaires coupés. Ces métiers tertiaires ont des contraintes proches, sur le plan physique, de métiers du secondaire : vouloir y imposer systématiquement un rallongement de plusieurs années d’activité est discutable, même si la statistique brute les classe dans les services. (Salaire et conditions de travail du personnel soignant - bag.admin - 2024 )
À l’autre extrême, des branches comme les activités financières et d’assurance (NOGA K), l’information et la communication (NOGA J) ou une partie des activités spécialisées, scientifiques et techniques (NOGA M) sont dominées par des emplois de bureau et de knowledge work : travail assis, environnement relativement contrôlé, possibilités d’aménagement, télétravail partiel, réduction progressive du taux d’activité. Ces métiers peuvent être épuisants cognitivement, mais la dimension physique et la pénibilité immédiate n’y ont rien à voir avec le travail de nuit dans un EMS ou les services de soins intensifs. (Dictionnaire historique de la Suisse - Services )
Cette distinction interne au tertiaire est centrale. Si l’on cherche des marges réalistes pour rallonger l’activité professionnelle sans violence sociale et avec un rendement financier significatif pour l’AVS, c’est logiquement du côté des métiers tertiaires de bureau qu’il faut regarder en premier. Le fait que ces branches se situent souvent au‑dessus de la médiane salariale renforce cet argument.
Masse salariale et capacité contributive
L’Enquête suisse sur la structure des salaires (ESS) 2024 donne des ordres de grandeur utiles. Selon le communiqué de l’OFS, le salaire médian brut mensuel pour un emploi à plein temps s’élevait à 7 024 CHF en 2024. Mais la dispersion par branche est forte : les rémunérations varient entre environ 4 500 CHF et 14 000 CHF par mois selon l’activité économique. (Salaire médian brut 2024 - bfs.admin - 2025 )
Les branches banques et assurances figurent en haut de l’échelle. Pour 2024, les salaires médians bruts mensuels à plein temps atteignaient environ 10 723 CHF dans les banques et 10 159 CHF dans les assurances, selon les tableaux ESS exploités par l’OFS. D’autres activités tertiaires qualifiées (certaines activités spécialisées, scientifiques et techniques, information et communication) se situent également nettement au‑dessus de la médiane nationale, même si les chiffres précis varient par sous‑branche. PDF: Enquête suisse sur la structure des salaires 2024 - bfs.admin
Du point de vue de l’AVS, ces branches cumulent deux caractéristiques intéressantes :
- elles offrent des emplois où un prolongement progressif de l’activité (temps partiel de fin de carrière, aménagement de poste) est techniquement plus envisageable que dans des métiers physiquement pénibles ;
- elles concentrent une masse salariale importante au-dessus de la médiane. Chaque année de travail supplémentaire dans ces branches génère, à nombre de postes constant, davantage de cotisations qu’une année supplémentaire dans des branches à bas salaires.
Le taux de cotisation AVS en 2026 est de 8,70% du salaire brut, partagé à parts égales entre employeur et salarié (4,35% + 4,35%). Cela signifie que pour chaque franc de salaire supplémentaire, 8,7 centimes alimentent directement le 1er pilier. (Nouveautés et chiffres clés des assurances sociales 2026 - ocas )
Un ordre de grandeur : que vaut une année de plus dans une partie du tertiaire de bureau ?
On peut illustrer le potentiel financier d’un relèvement différencié par un scénario volontairement simple, sans prétendre faire de la micro‑modélisation actuarielle.
Hypothèse 1 : on considère une population de 100 000 emplois tertiaires de bureau dans des branches comme les banques, les assurances et certaines activités spécialisées, soit seulement une fraction des postes de bureau existants dans ces domaines, avec un salaire médian brut de l’ordre de 10 700 CHF par mois (ordre de grandeur du secteur bancaire selon ESS 2024). PDF: Enquête suisse sur la structure des salaires 2024 - bfs.admin
Hypothèse 2 : ces emplois sont occupés à plein temps et l’activité moyenne est prolongée d’une année par rapport à la situation actuelle, via un départ plus tardif ou un maintien partiel en emploi. Il ne s’agit pas d’un chiffre magique, mais d’un ordre de grandeur raisonnable si l’on joue sur 1 à 3 années supplémentaires dans des métiers peu pénibles physiquement.
La masse salariale additionnelle soumise à cotisation AVS serait alors approximativement :
100 000 × 10 700 × 12 = 12 840 000 000 CHF
Avec un taux de cotisation AVS de 8,70%, cela représente :
12 840 000 000 × 0,087 = 1 117 080 000 CHF
Autrement dit, une seule année supplémentaire d’activité pour 100 000 emplois tertiaires de bureau, dans des branches à salaires élevés, génère un ordre de grandeur de plus de 1 milliard de francs de cotisations AVS supplémentaires, toutes choses égales par ailleurs. (Nouveautés et chiffres clés des assurances sociales 2026 - ocas )
Évidemment, ce scénario repose sur des hypothèses fortes : il ne tient pas compte du temps partiel, des sorties anticipées pour raisons de santé, du chômage des seniors ou des comportements de compensation via 2e pilier ou retraite partielle. Il ne tient pas compte non plus des rentes versées plus tard ni de l’impact sur d’autres assurances sociales. Mais il donne un ordre de grandeur : le levier “un peu plus longtemps dans une fraction qualifiée du tertiaire” génère des flux supplémentaires qui ne sont pas marginaux.
Pourquoi cibler d’abord ces emplois, et non les métiers pénibles ?
La comparaison avec d’autres branches tertiaires est instructive. Les métiers de la santé, du travail social ou de l’hôtellerie‑restauration combinent souvent salaires plus bas, conditions difficiles et exposition à des risques physiques ou psychiques importants. Prolonger systématiquement l’activité dans ces domaines sans aménagement sérieux reviendrait à déplacer le coût vers les assurances invalidité et l’aide sociale, voire à dégrader la qualité des soins et des services. Ce serait un mauvais calcul, humainement et financièrement. (Salaire et conditions de travail du personnel soignant - bag.admin - 2024 )
À l’inverse, dans les métiers de bureau à forte composante cognitive, une partie des travailleurs peut continuer à exercer plus longtemps, à condition d’anticiper les trajectoires (taux d’activité réduit, fonctions moins exposées au stress aigu, télétravail partiel, formation continue ciblée). Dans ces branches, chaque année supplémentaire représente plus de cotisations sur des salaires souvent élevés, pour une pénibilité physique modérée.
L’idée n’est pas de créer une ligne de fracture entre “cols blancs” et “cols bleus”, mais de reconnaître une réalité simple : si l’on veut sortir de la dépendance à la croissance démographique pour l’AVS, il est plus cohérent de demander un effort supplémentaire là où il est physiquement possible et financièrement le plus rentable.
Ce que ce type de calcul ne dit pas (et ce qu’il permet quand même)
Ces ordres de grandeur ne remplacent pas un modèle complet de l’AVS. Ils ne disent rien, à eux seuls, de la dynamique globale entre actifs et retraités, ni du comportement réel des employeurs et des travailleurs face à un relèvement différencié de l’âge de référence. Ils ne prennent pas en compte la question politique de l’acceptabilité ni la nécessité de mesures d’accompagnement (lutte contre l’âgisme sur le marché du travail, formation continue, protection de la santé au travail).
Ils permettent toutefois deux choses importantes :
- identifier où se trouvent les marges : dans un pays largement tertiaire, ce sont certaines branches de services de bureau, et non les métiers pénibles, qui constituent le cœur du potentiel de rallonge ; (PDF: structure économique - bfs.admin - 2009 )
- donner un ordre de grandeur : quelques dizaines ou centaines de milliers d’emplois qualifiés prolongés de 1 à 3 ans peuvent générer des recettes supplémentaires de l’ordre du milliard de francs par année, si l’on se base sur les salaires médians observés et le taux de cotisation AVS actuel. PDF: Enquête suisse sur la structure des salaires 2024 - bfs.admin
C’est sur ce terrain‑là que le débat devrait se faire : pas sur un âge de retraite uniforme arraché à coups de slogans, mais sur des profils de carrière différenciés, ancrés dans la structure réelle de l’économie et dans une analyse froide de la pénibilité et de la capacité contributive.